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Déborah Demierre

Déborah Demierre

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Interview
Déborah Demierre

Interprète communautaire : quand la correction automatique ne suffit pas.

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Peut-être que «Google translator» est votre outil principal de traduction, dès lors que vous vous frottez à une langue étrangère. Mais aimeriez-vous l’avoir comme unique moyen lors d’une conversation avec votre médecin traitant, devant un tribunal ou encore un notaire ? Ces situations nécessitent une communication précise et une relation directe aux cultures des différents interlocuteurs. C’est dans ce type d’échanges qu’intervient l’interprète communautaire. Il offre bien plus qu’une simple traduction automatique, en contextualisant, au besoin, les paroles émises lors d’un dialogue interculturel. Besa Haradinaj exerce cette activité pour Caritas, dans le canton de Fribourg. Elle témoigne avec enthousiasme de cette profession exigeant précision, discrétion et empathie.

Quelles langues parlez-vous ?
Je parle l’albanais du Kosovo et le français. J’interprète tout type de dialectes albanais : de Macédoine, du Kosovo ou bien sûr d’Albanie.

Qui et dans quelles situations fait-on appel à vous comme interprète communautaire ?
Je travaille principalement pour les migrants nouvellement arrivés en Suisse. Avec une formation dans les domaines du social et de la santé, je suis toujours sollicitée par Caritas. Les situations typiques relatives au social consistent en des entretiens individuels entre enseignants et parents, des rendez-vous avec le Service de l’enfance et de la jeunesse (SEJ) ou encore des convocations chez le Juge de Paix. Quant au secteur qui concerne la santé, j’accompagne des bénéficiaires chez le médecin, le psychologue, le psychiatre. Je travaille fréquemment à l’hôpital cantonal de Fribourg. Celui-ci a un contrat avec Caritas et ne recourt dorénavant plus à ses employés pour des traductions.

Comment vous-êtes vous formée pour ce travail ?
En 1991, je suis arrivée en Suisse avec mon fiancé réfugié. J’ai pu suivre des cours de français avec Caritas durant 6 mois. Ensuite, j’ai été formée comme auxiliaire Croix-Rouge. Mon attestation acquise, j’ai postulé à 3 endroits et j’ai reçu 3 réponses positives ! J’ai choisi de travailler à Marly où j’exerce depuis 23 ans. J’ai ensuite parfait ma formation, en étudiant à l’école d’aide-soignante. A l’époque, je faisais beaucoup de bénévolat pour les Albanais. J’ai décidé alors de proposer mes services à Caritas. Cette association m’a donné des cours ciblés sur la communication, les problèmes psychologiques. Cette formation suivie par des interprètes de différentes langues m’a permis d’obtenir un certificat d’interprète communautaire. J’en suis très heureuse et j’aime énormément ce travail. D’ailleurs, j’étudie actuellement pour acquérir le brevet fédéral d’interprète. Avec ce diplôme, je pourrai travailler pour le Ministère Public. Le domaine judiciaire est très intéressant, même si avec son glossaire et sa structure, c’est le plus compliqué. Dans un avenir proche, j’aimerais continuer mon engagement avec Caritas et ouvrir un petit bureau comme indépendante.

Quelles différences culturelles et pierres d’achoppement existe-t-il entre les cultures kosovares et suisses ?
Un exemple précis est lors de la prise d’un rendez-vous chez un gynécologue pour une bénéficiaire. Pour elle, il est très important que le médecin soit une femme. Cette demande est implicite et liée à la sensibilité culturelle. Du coup, j’arrangerai ce point avec la secrétaire médicale pour qu’il soit respecté. Lorsque je travaille pour le SEJ, un élément qui est revenu fréquemment est la différence dans l’éducation des enfants. En Suisse, c’est important de prendre du temps pour jouer avec l’enfant, le stimuler. Dans la culture kosovare, l’accent sera surtout mis sur l’alimentation et le ménage. Peu de temps après la guerre, les femmes mettaient plus d’énergie dans l’entretien de leur foyer que dans les interactions avec leurs enfants. Elles n’avaient pas l’habitude de s’asseoir ou encore de prendre du temps pour s’aérer avec leur famille. Mais actuellement, la situation change. Lorsque je retourne dans mon village, je constate que ces idées y sont parvenues et que les femmes sortent se balader.

Comment ces différences culturelles s’expriment-elles dans la langue ?
En albanais, la forme de politesse est différente du français : on dit toujours «merci» mais jamais «svp». Parfois, cette différence crée des malentendus avec des soignants ou des enseignants. Ils ne comprennent pas pourquoi les bénéficiaires sont si directs dans leurs demandes. Pour dissiper un malentendu, c’est mon rôle d’expliquer alors ce point aux deux parties. Il y a aussi, tout simplement des mots qui ne se traduisent pas, par exemple, «gastroscopie». Dans ce cas-là, je signale au soignant que je vais définir avec mes mots ce qu’est une «gastroscopie». Je procéderai de la même façon, s’il y a un terme latin sans équivalence en albanais, que le bénéficiaire ne comprend pas. Enfin, l’albanais n’est pas une langue complètement homogène et plusieurs sortes de dialectes existent. Ainsi, je recours à différentes façons de parler, selon si le bénéficiaire vient d’Albanie, de Macédoine ou du Kosovo. La langue utilisée en Albanie recourt à de nombreux emprunts de langues étrangères. Par exemple, pour «majorité» on dira «mazhoranse», mot proche du français, et non pas «shumica». Je dois donc m’adapter à la façon de parler de la personne, comprendre d’où elle vient et lui fournir une traduction la plus simple possible.

Quelles sont les joies du métier?
Ce métier m’apporte beaucoup de joies. En tant qu’interprète, je me sens respectée et importante. C’est aussi très valorisant car certaines situations se dénouent grâce aux suivis. Interpréter pour un bénéficiaire sur le long terme est un point important du travail. En effet, la personne s’exprime mieux, s’ouvre et dit plus facilement ce qu’elle a dans le coeur, si un rapport de confiance avec l’interprète est créé. Cette confiance et cette relation forte ne doivent pas être confondues avec de l’amitié. On peut les renseigner mais pas leur donner des conseils. C’est au professionnel de la santé, du social que revient ce rôle. Enfin, les remerciements personnels qui me sont adressés me font du bien.

Et en quoi résident les difficultés du métier ?
Traduire un diagnostic grave ou un traitement médical lourd reste un moment difficile pour moi. Surtout au début de mon activité, je trouvais ces traductions pesantes. Maintenant, j’arrive à les gérer. Il faut savoir qu’en tant qu’interprète, je suis tenue au secret professionnel absolu et que nous ne sommes pas débriefés. Il m’est arrivé de pleurer en rentrant à la maison après des traductions touchant à la santé. Une autre situation délicate est l’interprétariat lors de consultations psychiatriques. Il demande une concentration accrue. Même si je prends beaucoup de notes, c’est difficile car souvent le patient à un débit de paroles élevé. Je n’aime pas l’interrompre, car ce flux fait partie du traitement et lui permet d’évacuer. Si je manque un mot de la consultation, je le signalerai et le traduirai à la fin, aux deux parties. Au niveau technique, les traductions au bureau de médiation pénale pour mineurs sont souvent très exigeantes, avec la présence de beaucoup de participants : les mineurs jugés, leurs parents et les professionnels de la justice. Souvent, ces différents intervenants parlent en même temps, se coupent la parole, discutent en apparté. Dans de tels cas, il est impératif de fixer un cadre et de le rappeler. Ces règles sont essentielles pour une bonne communication. Par exemple, je traduis en priorité la personne que l’on questionne, pour qui le rendez-vous est organisé et non pas ses proches qui l’accompagnent et qui s’insèrent parfois dans la discution, à n’importe quel moment.

Comment gère-t-on l’intrusion dans l’intimité de la personne que l’on interprète ?
Quand les situations sont dures, en cas de viol, par exemple, le professionnel va nous renseigner par rapport au cas, 10 minutes avant l’entretien. Cette discussion préliminaire me permet de me préparer psychologiquement. Je me rappelle que je suis là pour traduire, pour faciliter une situation de communication. Ainsi, j’arrive à prendre du recul. Quant au reste, c’est au professionnel judiciaire ou soignant de le prendre en charge, de le gérer.

Y a-t-il des personnes que vous refuseriez de traduire car ne correspondant pas à votre sensibilité, à vos valeurs ?
Jusqu’à présent non. Il ne m’est jamais arrivé de ne plus vouloir traduire la parole d’un migrant. En revanche, j’ai beaucoup aidé la famille de mon mari, pendant la guerre, lorsqu’ils étaient requérants d’asile. J’ai effectué énormément de traductions pour eux et de bon coeur. Mais, à un moment, je voyais qu’ils n’avançaient pas. Eux étaient très contents de mes services, mais ça ne me convenait plus. Je leur ai alors demandé formellement s’ils désiraient rester en Suisse. Ils m’ont répondu oui. Alors je leur ai signalé que, dans ce cas, ils ne m’auraient plus comme traductrice. Je leur ai expliqué qu’ils devaient apprendre la langue, l’étudier, s’ils voulaient travailler et vivre en Suisse. C’était comme lorsqu’on apprend à un enfant à marcher. Au début, on lui donne la main, mais à un moment, il faut qu’il essaie seul. Maintenant, toute la famille parle le français et travaille. Je leur sers d’interprète uniquement pour les courriers administratifs compliqués.

Une expression proverbiale italienne dit que « traduire c’est trahir ». Comment s’exprime le devoir de loyauté envers la personne et son discours que vous traduisez ?
Je ne connaissais pas cette expression. Je n’ai et ne trahirai jamais une personne bénéficiaire. En tant qu’interprète, je ne suis pas là pour juger la personne ou son discours. Il ne faut pas non plus chercher à lui rendre service, autrement qu’en traduisant ses paroles. Je ne donne pas mon numéro de téléphone aux bénéficiaires, c’est une règle importante. Tous les téléphones passent par l’association qui agit comme un intermédiaire. De plus, je ne travaille pas en dehors de Caritas.
En cas de difficultés, on peut les exprimer lors de supervisions avec d’autres interprètes de Caritas et analyser des cas compliqués. Elles sont utiles pour apprendre et pour évacuer des émotions fortes, tout en respectant le secret lié à notre rôle.

 

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Déborah Demierre

Radio Garden : le voyage par les ondes.

Envie d'exotisme, d'écouter une musique ou une langue qui vous sont inconnues ?

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Bienvenue sur Radio Garden ! Ce site répertorie toutes les stations radios qui émettent en temps réel sur internet. Ce service se démarque d’un simple inventaire, par une interface ingénieuse qui permet de visualiser géographiquement la provenance de la station. Ainsi, chaque point vert sur le globe terrestre désigne un ou plusieurs émetteurs. En cas d’offres multiples pour un lieu, une liste apparaît, en bas à droite de l’écran, afin de sélectionner la fréquence souhaitée.

L’Europe, l’Amérique du Nord, la côte brésilienne, l’Australie et la Nouvelle-Zélande sont constellées de points verts, alors que certaines zones en Afrique ou en Asie semblent hors réseau, avec peu de propositions. Les îles paraissent affectionner particulièrement ce moyen de communication, puisque même les plus petites en sont dotées.

En plus des lives, Radio Garden propose trois autres fonctionnalités :

http://radio.garden

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Déborah Demierre

Baraka, Maxi Magot et Mine d’Or

En jouant avec le hasard, la chance sourira peut-être et, si c'est le cas, elle sera souvent interprétée comme une sorte de compensation des injustices sociales. Si le principe de sortir sa piécette fétiche et de découvrir un symbole caché, reste toujours le même, le graphisme des billets change.

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Autant de noms qui font rêver en évoquant la bonne fortune et la richesse, éléments requis lors du grattage d’un billet de loterie. En jouant avec le hasard, la chance sourira peut-être et, si c’est le cas, elle sera souvent interprétée comme une sorte de compensation des injustices sociales. Si le principe de sortir sa piécette fétiche et de découvrir un symbole caché, reste toujours le même, le graphisme des billets change. Ainsi, le format du ticket varie en fonction du prix d’achat : plus celui-ci est élevé, plus le billet est grand. Quelques invariants persistent dans le layout : le logo de la Loterie Romande en haut à gauche, le prix en haut à droite, un titre évocateur dans la partie supérieure du billet et la formule pleine d’espoir : „Gagnez jusqu’à n.-“. Ding Dong a désiré tenter sa chance et surtout faire un inventaire graphique non-exhaustif des billets actuellement en kiosque.

Tribolo

Seul billet aux couleurs plus retenues et également avec un dessin de Christophe Dubois évoquant la bande dessinée. Une coccinelle et le slogan „Que la chance soit avec vous“ masquent la zone à gratter. Le motif évoque l’aventure régionale avec un personnage à la proue d’un bateau homologué dans le canton de Neuchâtel.

Le Chanceux

Trois billes rouges brillent sur fond vert, la typographie imitant un relief est étincellante et légèrement arquée. Les sphères rappellent des boules de billard ou de loterie.

Continents

Une police scripte orange devant laquelle vole un avion de profil, dans un ciel bleu foncé. En-dessous, un cadre noir ressemblant à un tableau d’affichage destiné à marquer les vols, dans les aéroports. Dans la partie inférieure, une carte du monde avec les 6 continents de couleurs distinctes. Des pictogrammes rappellent quelques spécificités de chaque territoire, illustrées souvent au moyen d’animaux tels qu’un toucan, un buffle, un éléphant et un kangourou. Une lune, une étoile et une fleur reviennent plusieurs fois. L’allusion au voyage est claire.

Mégalo

Une typographie avec des capitales représentées en 3D semble bouger dans un espace parsemé de pois colorés. L’imagerie de la loterie à numéros est reprise : quatre grilles de chiffres sur fond rose sont réparties au-dessous d’un champ, avec des sphères bleues symbolisant les numéros à tirer.

Mine d’Or

Le gain de Fr. 200’000.- est inscrit sur un bâton de dynamite, avec une impression dorée pour le titre et le fond. Les pictogrammes ainsi que la police rappellent le Far West et une mine d’or. L’illustration du fond est assez enfantine avec un personnage stylisé de manière naïve et un graphisme aux lignes arrondies.

Ding Dong ne s’est pas enrichi grâce au jeu, mais n’est pas déçu de ses pertes, car la Loterie Romande reverse l’intégralité de ses bénéfices à l’utilité publique, soit annuellement 210 millions distribués à 3000 projets culturels, sportifs ou d’action sociale. Son chargé de communication a répondu à quelques questions techniques concernant les billets à gratter.

Déborah Demierre Quel est le processus d’élaboration d’un billet de loterie à gratter ?

Loterie Romande Destinée à procurer plaisir et divertissement, l’offre de jeux de la Loterie Romande évolue en permanence, en particulier s’agissant des billets à gratter.

Aujourd’hui, la Loterie Romande produit autour de 70 séries de billets à gratter par année : des jeux pérennes tels que Tribolo, Rento ou Dico, régulièrement relookés, ainsi qu’une vingtaine de nouveaux jeux.

De l’idée du jeu à la mise sur le marché, il faut approximativement une année. Chaque année, un plan de lancement des jeux est établi par le chef et produit pour l’année suivante ; cette « road map » varie les mécaniques de jeu et les thématiques susceptibles d’intéresser les joueurs. Ce n’est qu’ensuite que les idées se précisent, chaque jeu étant détaillé et le cadre défini.

Pour l’aspect visuel du billet, les concepteurs font appel à des agences graphiques auxquelles ils donnent différentes instructions concernant par exemple la taille du billet, son prix ou les lots susceptibles d’être distribués. Les aspects liés à l’innovation et à la diversité jouent un rôle prépondérant dans les choix qui sont effectués.

Parallèlement au travail graphique, l’équipe de conception détermine le plan des lots et la mécanique du nouveau jeu. A partir de là, les données variables et les contraintes de programmation pour l’impression sont définies en fonction de la règle du jeu. Une fois la programmation terminée, une vérification de la structure des lots est effectuée, sous contrôle notarié. Pour chaque billet, une consigne de jeu est rédigée par le service juridique. Avant que les billets à gratter ne soient imprimés, le jeu doit encore être homologué par la Commission des loteries et paris à Berne (www.comlot.ch). Il faut ainsi compter plusieurs mois entre la conception du jeu à la mise sur le marché.

Déborah Demierre Est-ce qu‘ il y a des thèmes, des couleurs ou encore des typographies plus adéquates que d’autres pour les billets à gratter ?

Loterie Romande Les jeux de la Loterie Romande sont avant tout des jeux ludiques et divertissants. Variés et régulièrement renouvelés, les billets à gratter de la Loterie Romande utilisent toute la palette des couleurs disponibles et font référence à des univers très diversifiés. Les valeurs fondamentales transmises sont le divertissement, le plaisir et le rêve que l’on retrouve dans tous les jeux de la Loterie Romande.

Déborah Demierre Y a-t-il des limites quant à l’attractivité visuelle d’un billet, par exemple, pour protéger les enfants ?

Loterie Romande Lors de toute conception de nouveau jeu, le département du Marketing et de la Création fait appel à la personne chargée du Jeu Responsable pour connaître son évaluation, en particulier sous l’angle de la protection de la jeunesse.

Pionnière en matière de prévention et de lutte contre le jeu excessif, la Loterie Romande poursuit constamment ses efforts dans ce domaine, « pour que le jeu reste un jeu ». Ce principe est ancré au cœur de toutes les activités de l’entreprise et des lignes directrices strictes ont été établies, en particulier dans les secteurs du marketing et de la vente :

Ces lignes directrices forment un cadre de référence qui doit être accepté et respecté par tous les partenaires, dépositaires et fournisseurs de l’entreprise. Elles ont été formalisées dans un « Code de conduite Marketing et Publicité », que tous les fournisseurs de la Loterie Romande doivent signer. Disponible sur le site www.loro.ch, il est remis en cours d’année à tout nouveau partenaire : une centaine d’entreprises l’ont déjà signé.

jeux.loro.ch

© The Next Rembrandt
© The Next Rembrandt
© Deep Art "Mondrian danse ?"
© Deep Art "Mondrian danse ?"
© Deep Art "Chat-fleur"
© Deep Art "Chat-fleur"
© Deep Art "Chakusai"
© Deep Art "Chakusai"
© Deep Art "Chat-Gogh"
© Deep Art "Chat-Gogh"
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Déborah Demierre

Algorithmes : les nouveaux faussaires ?

Un groupe composé d’historiens de l’art, ingénieurs et de développeurs a travaillé à l’élaboration d’un tableau original imitant le style de Rembrandt. Après dix-huit mois de recherches, The Next Rembrandt est un portrait contrefaisant l'art du maître néerlandais.

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Basés sur le deep learning, The Next Rembrandt et deepart.io sont des projets de production d’images. L’utilisation de ces nouvelles technologies pourrait créer un nouveau genre de faussaire. Le deep learning, domaine de l’intelligence artificielle, permet à la machine d’apprendre à partir d’un ensemble de données. Inspirés des neurosciences, ces réseaux de neurones artificiels ont des similitudes avec le cortex visuel. Tous deux fonctionnent par couches successives, ils captent d’abord des formes simples, puis de plus en plus complexes pour affiner leur compréhension et l’identification d’un objet.

© The Next Rembrandt

The Next Rembrandt

Un groupe composé d’historiens de l’art, ingénieurs et de développeurs a travaillé à l’élaboration d’un tableau original imitant le style de Rembrandt. Après dix-huit mois de recherches, The Next Rembrandt est un portrait contrefaisant l’art du maître néerlandais. Pour ce faire, les experts des différents domaines ont collaboré et utilisé les nouvelles technologies pour réaliser ce tableau et rendre sa facture crédible.

Des données ont été collectées à partir de 300 oeuvres de Rembrandt ; celles-ci ont été analysées statistiquement pour définir le motif à générer. Ensuite, un algorithme a été développé afin de pouvoir reproduire les proportions caractéristiques des visages à la manière de Rembrandt.

Une fois l’image produite digitalement, cette dernière a été imprimée en 3D. Les scientifiques étaient conscients qu’une peinture n’est pas en 2D, mais qu’elle vit aussi par ses empâtements. Ainsi, pour restituer une texture proche d’un tableau exécuté à la peinture à l’huile, 13 couches successives ont été nécessaires.

www.nextrembrandt.com

© Deep Art "Mondrian danse ?"

deepart.io

Cinq chercheurs provenant des universités de Tübingen, de l’École polytechnique fédérale de Lausanne et de l‘ Université catholique de Louvain ont développé un algorithme permettant de produire, selon eux, „facilement des oeuvres d’art“. Cet outil, disponible sur internet gratuitement, permet après un délai d’attente de générer autant d’images que désiré.

Le slogan du site est „Turn your photos into art. Repain your picture in the style of your favorite artist.“ L’algorithme utilisé analyse les caractéristiques stylistiques d’une image pour les appliquer à une photographie. Il s’agit d’un filtre créé à partir de l’image d’inspiration qui s’appliquera indistinctement à un portrait, à un paysage ou encore à une nature morte. Ainsi, on peut reconnaître très clairement les styles de Cézanne, Klimt ou Van Gogh appliqués à tout type d’image.

deepart.io

L’approche de The Next Rembrandt a le mérite d’être différenciée. En effet, il ne s’agit pas uniquement d’être capable d’imiter un style, mais une recherche a également été menée sur le type de sujet à représenter. Cet aspect manque pour Deep Art, les utilisateurs n’évitant pas les écueils de l’anachronisme ou du mauvais goût.

Ces projets ont le mérite de soulever des questions intéressantes telles que „l’art se réduit-il à un style ?“ ou encore „quelle est la plus-value d’une image produite par un être humain ?“. Si la réponse à la première question est affirmative, il s’agit alors d’une compréhension de l’art biaisée qui nie, entre autres, l’intention de l’artiste et le contexte de production de l’oeuvre. Quant à la seconde interrogation, s’il s’agit de jouer le faussaire, les algorithmes ont certainement une longueur d’avance, mais il n’en va pas de même lorqu’il s’agit de créer un nouveau langage visuel. Reste que tous ces algorithmes ont dû être conçus par des développeurs ! Les ingénieurs seraient-ils les nouveaux artistes ?

© Deep Art "Chat-fleur" © Deep Art "Chakusai" © Deep Art "Chat-Gogh"

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Portrait
Déborah Demierre

Rencontre avec Verena Moser

Verena Moser est une octogénaire sensible et curieuse. Cette ancienne infirmière a toujours créé, en parallèle à sa vie professionnelle et familiale. C‘est à 50 ans qu’elle intensifie sa pratique artistique.

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Verena Moser, Birke-Prägung, aquatinte, soap ground, 76x48 cm, 2000.
Verena Moser, Birke-Prägung, aquatinte, soap ground, 76x48 cm, 2000.
VERENA MOSER, ENGADINE, AQUARELLE, 28X26 CM, 2000
VERENA MOSER, ENGADINE, AQUARELLE, 28X26 CM, 2000
Verena Moser,Eis Einschlüsse, aquatinte, aquarelle, 76x55 cm, 2008.
Verena Moser,Eis Einschlüsse, aquatinte, aquarelle, 76x55 cm, 2008.
Vue d’exposition Parkett 2, CentrePasquArt 2016, Timepieces (Solar System), 2014, Horloges modifiées, 45 cm Ø chacune, Courtesy the artist, photo : Julie Lovens.
Vue d’exposition Parkett 2, CentrePasquArt 2016, Timepieces (Solar System), 2014, Horloges modifiées, 45 cm Ø chacune, Courtesy the artist, photo : Julie Lovens.
Katie Paterson, Fossil Necklace, 2013, 170 fossiles, taillés et arrondis, Courtesy the artist, photo : Blaise Adilon.
Katie Paterson, Fossil Necklace, 2013, 170 fossiles, taillés et arrondis, Courtesy the artist, photo : Blaise Adilon.
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Déborah Demierre

Espace-temps chez Katie Paterson

Le Centre d'art CentrePasquArt à Bienne présente actuellement une exposition personnelle de Katie Paterson (1981). A plusieurs reprises, la plasticienne britannique aborde la notion du temps, dans ses travaux. Il s'agit du temps lié à l'espace, dimension dans laquelle l'Homme doit s'inscrire face à l'Univers.

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Vue d’exposition Parkett 2, CentrePasquArt 2016, Timepieces (Solar System), 2014, Horloges modifiées, 45 cm Ø chacune, Courtesy the artist, photo : Julie Lovens.

Katie Paterson, Fossil Necklace, 2013, 170 fossiles, taillés et arrondis, Courtesy the artist, photo : Blaise Adilon.

Paterson a collecté des fossiles correspondant à des événements majeurs dans l’évolution de la vie. A partir de ces nombreux fossiles, elle a créé des perles représentant chacune un temps géologique. Ces perles sont montées sous la forme d’un collier, le Fossil Necklace. Ainsi, la première perle coïncide avec les origines monocellulaires de la vie sur Terre, tandis que la dernière date de l’époque des premières écritures en Mésopotamie. Entre ces deux moments, plus de 170 perles qui correspondent tantôt à la division des continents, tantôt à la première éclosion florale ou encore aux origines de l’agriculture. L’objet permet de visualiser une durée de temps difficilement imaginable et souligne la brièveté du temps historique face au temps géologique.

De manière espiègleAs the World Turn traite de la perception du temps qui passe et de son rapport à l’espace. Un vinyle des Quatre saisons de Vivaldi tourne à la même vitesse que celle de la rotation de la Terre. Ainsi, le disque semble ne pas bouger, tellement son mouvement est imperceptible. En effet, quatre années sont nécessaires pour entendre l’ensemble de l’oeuvre musicale.

Dans Timepieces (Solar System), une série de neuf horloges indiquent l’heure sur toutes les planètes de notre système solaire, ainsi que sur la lune. Comme la durée d’une journée varie en fonction de la vitesse de rotation de chaque planète, les horloges avancent plus ou moins rapidement. La journée la plus courte se déroule sur Jupiter, en 9h 56, et la plus longue sur Mercure, en 4223 heures. Les horloges de Paterson permettent aux visiteurs d’examiner les variations du passage du temps, en fonction des différents endroits dans le système solaire.

Paterson part de questionnements élémentaires puis les traite avec rigueur. Elle collabore fréquemment avec des scientifiques et transfère les informations obtenues dans des oeuvres sensibles. Il en ressort beaucoup de poésie et une vision toute relative du temps sur la planète bleue.

à découvrir jusqu’au 20.11.2016
www.pasquart.ch
Tschirtner, Oswald, sans titre, 1980 encre de Chine sur papier, 29,7 x 21 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne Collection de l’Art Brut, Lausanne
Tschirtner, Oswald, sans titre, 1980 encre de Chine sur papier, 29,7 x 21 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne Collection de l’Art Brut, Lausanne
Pascal-Désir Maisonneuve, L’éternelle infidèle, entre 1927 et 1928 assemblage de coquillages divers, haut. : 42 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne, Claude Bornand. Collection de l’Art Brut, Lausanne
Pascal-Désir Maisonneuve, L’éternelle infidèle, entre 1927 et 1928 assemblage de coquillages divers, haut. : 42 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne, Claude Bornand. Collection de l’Art Brut, Lausanne
Sylvain Lecocq, Al bu mi eux rient, vers 1949 Crayon noir sur carton, 17,5 x 7 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne Collection de l’Art Brut, Lausanne
Sylvain Lecocq, Al bu mi eux rient, vers 1949 Crayon noir sur carton, 17,5 x 7 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne Collection de l’Art Brut, Lausanne
Eijiro Miyama, dans les rues de Yokohama, Japon, 2006 photo: Lucienne Peiry © crédit photographique: Collection de l'Art Brut, Lausanne
Eijiro Miyama, dans les rues de Yokohama, Japon, 2006 photo: Lucienne Peiry © crédit photographique: Collection de l'Art Brut, Lausanne
Guy Brunet, La main gauche du seigneur, 2012 Acrylique sur papier, 174 x 119 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne, Charlotte Aebischer Collection de l’Art Brut, Lausanne
Guy Brunet, La main gauche du seigneur, 2012 Acrylique sur papier, 174 x 119 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne, Charlotte Aebischer Collection de l’Art Brut, Lausanne
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Interview
Déborah Demierre

L’humour dans l’Art Brut

L'édition de Ding Dong a pour thème «Wahnwitz», mot composé allemand qui associe «Wahn» le délire, l'illusion et «Witz» la blague. Difficilement traduisible, on pourrait le rapprocher au grain de folie francophone. Même si l'Art Brut ne se fonde pas sur l'état psychique du créateur, il a souvent été associé à la folie.

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La Collection de l’Art Brut donnée par Jean Dubuffet à la Ville de Lausanne réunissait, en 1971, 133 créateurs. A ce jour, ce sont près de 400 auteurs qui ont rejoint la Collection.? Sarah Lombardi, historienne de l’Art, est la directrice de cette Collection, depuis mars 2013.

Déborah Demierre: L’édition de Ding Dong a pour thème «Wahnwitz», mot composé allemand qui associe «Wahn» le délire, l’illusion et «Witz» la blague. Difficilement traduisible, on pourrait le rapprocher au grain de folie francophone. Même si l’Art Brut ne se fonde pas sur l’état psychique du créateur, il a souvent été associé à la folie. Comment expliquez-vous cet amalgame?

Sarah Lombardi: L’amalgame vient du fait que Jean Dubuffet a entamé ses premières prospections d’oeuvres réalisées par des autodidactes dans des hôpitaux, enfin nous devrions parler de productions, puisque c’est lui qui les a désignées ensuite comme des oeuvres d’art. Dubuffet a entrepris ses prospections de travaux réalisés par des autodidactes se situant hors du champ officiel de l’art dans les lieux les plus éloignés de la culture, soit les hôpitaux psychiatriques; des lieux d’exclusion à l’époque.

En 1945, il commence ses recherches en Suisse notamment, où il visite en juillet des hôpitaux psychiatriques, comme la Waldau, à Berne et l’asile de Bel Air, à Genève. Il va découvrir, grâce aux médecins de ces institutions, auprès desquels il a eu des contacts, certains travaux réalisés par leurs patients. Ces docteurs sont tout à fait novateurs, car ils ont décelé l’intérêt artistique de ces productions et les ont conservées.

Certains d’entre eux ont même réalisé un petit musée au sein des hôpitaux. C’est le cas du docteur Charles Ladame, qui a créé un cabinet avec des objets qu’il a collectionnés, réalisés par ses patients, et qu’il a appellé «Cabinet du Docteur Ladame». A Berne, Walter Morgenthaler a constitué une des collections asilaires les plus importantes. L’amalgame vient donc de là: art brut égale art des fous, et il va perdurer. Dubuffet va devoir expliquer que la folie n’est pas un critère pour désigner ce qui relève de l’Art Brut.

L’auteur d’Art Brut se définit selon ces critères: être autodidacte, et créer en dehors du circuit officiel de l’art. D’ailleurs, Dubuffet élargira son champ de prospection à des «hommes du commun». Ces auteurs sont présents dans la dernière section de l’exposition[1], qu’on a appellée «et encore». Il s’agit de personnes qui avaient des métiers, souvent manuels: des cordonniers, des maçons, des boulangers et qui, en parallèle à leurs activités professionnelles, réalisaient des oeuvres en autodidactes complets.

DD: Est-ce que pour Dubuffet la folie et le génie sont proches ou avait-il déjà cassé avec cette représentation de l’artiste comme génie créateur?

SL: Je dirais que ce qu’il voulait mettre en avant, ce n’était pas leur folie – puisque ce n’est pas la folie qui fait l’artiste – mais le fait qu’on peut être artiste en étant autodidacte et qu’on ne devient pas artiste en fréquentant nécessairement une école d’art. On a du génie ou on n’en a pas. Il y a autant de génies dans les hôpitaux qu’à l’extérieur. L’art ne s’apprend pas dans les écoles, c’est aussi cela qu’il a montré à travers l’Art Brut.

Dubuffet parlait de voyance, il disait que ces auteurs, particulièrement les personnes internées, sont dotées d’une voyance. Leur faculté est de pouvoir se détacher complètement du regard des autres, de leurs jugements, de créer de manière totalement libre. Il a lui-même aussi recherché cette aptitude en tant qu’artiste. Les gens qui suivent une formation académique, ou qui sont imprégnés d’une culture, arrivent difficilement à se détacher du regard d’autrui. Ce qui le fascinait chez les auteurs d’Art Brut, c’était leur liberté dans la création ; une liberté qu’il a recherchée lui-même en essayant de «désapprendre», de se détacher de tous les carcans qui nous entourent, issus de notre culture. Les auteurs d’Art Brut font fi de tout cela et c’est de là que proviennent leur force et leur génie.

Tschirtner, Oswald, sans titre, 1980 encre de Chine sur papier, 29,7 x 21 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne Collection de l’Art Brut, Lausanne

DD: Parmi les oeuvres de la Collection de l’Art Brut, lesquelles vous font sourire et pour quelles raisons ?

SL: Il y a un auteur qui s’appelle Oswald Tschirtner, aujourd’hui décédé, qui vient de Gugging en Autriche. Il écrivait des textes en allemand et réalisait des oeuvres au stylo-feutre. C’est un art de la simplicité et du minimalisme. C’est souvent très drôle. Parfois, il oppose des choses : le noir – le blanc, le petit – le grand. Il y a un humour qui se dégage de son travail, mais sans que cela soit forcément volontaire de sa part. Il y a une simplicité dans ses dessins qui dégagent paradoxalement une grande force et quelque chose de léger.

Les oeuvres de Paul Amar, faites avec des coquillages, sont également drôles et assez espiègles, comme celle composée de nombreux petits personnages qui s’appelle le poisson pilote. 

Les masques de Maisonneuve, également constitués de coquillages, souvent jouflus et assez drôles. Leur auteur, mosaïste de formation, s’est amusé à faire une galerie de portraits d’hommes politiques, de personnages historiques ou princiers dont il se moquait, en réalisant leurs effigies à partir de coquillages. Ainsi, il représente notamment le Kronprinz ou la Reine Victoria. Dès le départ, il y a une idée de parodie dans son travail.

Pascal-Désir Maisonneuve, L’éternelle infidèle, entre 1927 et 1928 assemblage de coquillages divers, haut. : 42 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne, Claude Bornand. Collection de l’Art Brut, Lausanne

DD: L’humour nécessite un certain détachement de la réalité. Les auteurs d’Art Brut ont souvent des parcours de vie douloureux. Y a-t-il des créateurs qui l’utilisent justement pour prendre du recul sur leur réalité?

SL: J’ai l’impression qu’il n’y a pas énormément d’auteurs qui utilisent volontairement l’humour et la parodie pour cela. Certains le font, comme Pascal-Désir Maisonneuve, mais il n’a pas eu un parcours de vie difficile. D’autres auteurs y ont eu recours. Cela apparaît parfois dans les écrits bruts, produits pour la plupart par des personnes qui étaient internées. Des éléments comiques se dégagent de ces textes, quand bien même elles ont vécu des choses très douloureuses. Dans l’exposition anniversaire des 40 ans, un des auteurs présentés, Sylvain Lecocq, joue beaucoup sur les mots. Par exemple, dans une oeuvre, il s’amuse à décomposer les mots en les orthographiant différemment: «rondelle» devient «ronde» et «elle».

Sylvain Lecocq, Al bu mi eux rient, vers 1949 Crayon noir sur carton, 17,5 x 7 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne Collection de l’Art Brut, Lausanne

DD: Eijiro Miyama, créateur japonais de chapeaux et tenues excentriques a commencé sa démarche artistique suite à une promenade durant laquelle les gens se sont retournés sur son passage: il portait un gobelet de nouilles sur la tête. Sa production est-elle plus proche de la provocation ou d’une forme humour?

SL: Son but est de se faire remarquer, c’est pour cela qu’il se déguise en femme en se mettant des faux seins, en s’habillant avec des kimonos et en portant ses chapeaux excentriques, afin de susciter le rire et pour générer aussi une parole ou déclencher un échange. Au-delà de l’humour, Eijiro Miyama a un message de paix qu’il souhaite véhiculer. Du reste, il a toujours dans son dos une pancarte avec des mots écrits en japonais qui prônent la paix. Il utilise l’humour pour créer le contact, pour ensuite faire passer un discours humaniste.

Eijiro Miyama, dans les rues de Yokohama, Japon, 2006 photo: Lucienne Peiry © crédit photographique: Collection de l'Art Brut, Lausanne

DD: Est-ce que Eijiro Miyama considère ses tenues comme des productions artistiques ou s’agit-il pour lui d’une sorte de documentation, et se voit-il plutôt comme un performeur?

SL: Je pense en effet qu’on peut vraiment parler de performance dans son cas. Lorsque nous avons réalisé l’exposition sur le Japon, on avait présenté deux de ses chapeaux. Mais ce qui est fascinant dans son travail, c’est qu’il se déguise, s’habille, se pare et se déplace à vélo. L’oeuvre est ce moment où l’auteur est dans la rue, et où il rentre en contact avec des passants. C’est vraiment la performance qui est ici l’objet artistique.  

Guy Brunet, La main gauche du seigneur, 2012 Acrylique sur papier, 174 x 119 cm © crédit photographique: Atelier de numérisation - Ville de Lausanne, Charlotte Aebischer Collection de l’Art Brut, Lausanne

DD: Guy Brunet découpe dans du carton des silhouettes d’actrices et d’acteurs auxquels il donne chair et voix en les animant devant d’imposants décors créés par lui-même. Ainsi, il est tour à tour réalisateur, producteur, scénariste, caméraman et acteur dans ses films qui s’inspirent de l’âge d’or du cinéma hollywoodien.

Ce qui frappe, c’est le sérieux avec lequel s’attelle Guy Brunet à ses projets titanesques mais aussi l’aspect drolatique de ses films. Il y a un décalage entre l’intention de la production de l’oeuvre et sa réception.

Comment gérer ce décalage en tant que commissaire?

SL: Le but de Guy Brunet est de faire des films qui peuvent être joyeux ou pas. Mais il aime la comédie, d’ailleurs son genre préféré est le Music-hall. C’est quelqu’un qui aime rire et sourire. Il y a un décalage dans le sens où il réalise ses films avec sérieux mais le côté maladroit de la réalisation fait que, parfois, on rigole. L’humour ici n’est pas nécessairement voulu par l’auteur. Néanmoins, quand on regarde attentivement ses films, on y voit pas mal d’humour. Donc, il cherche quand même le sourire auprès du spectateur. Il était même content de voir que les gens riaient ou souriaient en regardant ses films ! Il ne le prenait pas comme une critique. On rit de ce côté naïf, frais et décalé de son travail. C’est un rire positif et joyeux!

DD: Merci beaucoup pour cette interview. 

1 L’Art Brut de Jean Dubuffet, aux origines de la collection – du 5 mars au 28 août 2016
Christophe Tison est e?crivain et journaliste (Canal+).
Christophe Tison est e?crivain et journaliste (Canal+).
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Tipp
Déborah Demierre

Tipp: «LANORMALITÉ»

Ces multiples entretiens soulignent la difficulté à définir la normalité et plus encore quand il s'agit de l'appliquer à son identité, lorsque Stéphanie Pahud demande à ses interlocuteurs: «Vous vous trouvez normal?».

FB

La linguiste Stéphanie Pahud se pose la question de la normalité depuis son plus jeune âge. A travers un essai intitulé «LANORMALITÉ», plutôt que de répondre uniquement de façon académique à son interrogation, elle récolte des pistes autour des rapports entre normes, discours et identité.

Elle s’interroge également sur les notions de «vraie femme» et de «bon français», thèmes chers à la maître d’enseignement et de recherche en Lettres à l’Ecole de français langue étrangère de l’Université de Lausanne.

Ainsi, Stéphanie Pahud propose son point de vue de chercheuse mais donne aussi la parole à d’autres professionnels. Ce livre participatif expose alors les réflexions d’artistes, d’un chercheur en neurosciences cognitives, d’un avocat, d’un médecin ou encore d’un sociologue répondant à des questions autour de la normalité. Leurs définitions de la norme, son utilisation ou sa présence dans leurs travaux ou encore la possibilité de s’en détacher sont abordées différemment selon la sensibilité et l’intérêt de chaque personne interviewée.

Ces multiples entretiens soulignent la difficulté à définir la normalité et plus encore quand il s’agit de l’appliquer à son identité, lorsque Stéphanie Pahud demande à ses interlocuteurs: «Vous vous trouvez normal?».

Ci-dessous la réponse de Christophe Tison à cette question:

Christophe Tison est e?crivain et journaliste (Canal+).

Vous vous trouvez normal, Christophe Tison? Ne rien renier, ne rien cacher, fait de moi un e?tre infiniment normal et sain.

J’ai été enfant abusé puis punk cheveux rouges et noirs, j’ai été new-wave petit costume puis ska pantalons à carreau, j’ai été romantique à la Werther puis étudiant sage à chemise blanche, j’ai été hip-hop à capuche puis technoïde fluo des premières raves; je me suis promené en blouson de cuir noir sur les plages d’Italie et à demi nu dans les rues de Manchester; j’ai fumé de l’herbe puis pris de l’héroïne, de l’alcool et de la cocaïne, je me suis injecté tout ce qu’on peut s’injecter, j’ai bu et avalé tout ce qu’on peut boire et avaler jusqu’à n’en plus pouvoir, j’ai fréquenté les rues sombres et le dessous du monde à la recherche d’une dernière piqûre et dans le même temps dansé dans les salons et les boîtes de nuit de la jeunesse dorée en quête d’une fête sans fin; j’ai eu de l’argent, j’ai été endetté, j’ai habité chez moi et chez les autres, j’ai été menteur et honnête, voleur et généreux; j’ai follement aimé Nietzsche et Pascal, les feux les plus contraires, Proust et Bukowski, Franz Hals et James Turrell; j’ai été père attentif et négligeant, mari infidèle et amant sans faille; j’ai été interné en hôpital psychiatrique, diagnostiqué psychotique puis j’ai arrêté les drogues et l’alcool et pris le monde en plein visage et je l’ai enfin aimé… J’ai été tout cela, je ne cache rien et je ne renie rien. J’ai été tout cela et de ne rien renier, de ne rien cacher, fait de moi un être infiniment normal et sain dans un monde où chaque jour on vend des femmes en cages, un monde où on massacre au couteau de cuisine le sexe de petites filles, où on tue pour des dessins, où des jeunes filles pauvres d’argent et d’esprit avalent entièrement sur Youporn des sexes d’hommes jusqu’à s’en faire vomir et où des millions d’autres hommes les regardent en se masturbant quand leurs femmes sont endormies, un monde où on pend en pleine ville des opposants à des grues, un monde enfin où les 80 personnes les plus riches trouvent normal, elles, d’avoir autant d’argent que plus de la moitié de l’humanité et de la contraindre ainsi à vivre dans leur poubelle, et à lécher leurs emballages.   

Extrait (p.265-266) tiré de «LANORMALITÉ»
publié aux Editions de L’Age d’Homme. 

Cet essai polyphonique ose de nouvelles formes pour réfléchir à un sujet complexe. Son originalité ainsi que sa grande qualité en font un ouvrage à découvrir au plus vite!

Et vous, vous vous trouvez normal-e? Vous êtes invité-e-s à livrer votre réflexion sur le blog de Stéphanie Pahud: www.hysteriesordinaires.com

A lire : Stéphanie Pahud, «LANORMALITÉ»,
Ed. L’Age d’Homme, Lausanne, 2016, 327 p.
Illustrations : Louisa Becquelin – www.louiza.ch